Point de situation sur les suicides des Gendarmes et des Policiers.

De 2006 à 2014, à structure de population par âge et sexe équivalente, on constate une surmortalité par suicide dans la gendarmerie significative par rapport à la moyenne française. Elle est cependant moins élevée que dans la police nationale qui est confrontée, quant à elle, à un différentiel important par rapport à cette même moyenne. Les tendances des toutes dernières années montrent une amélioration de la situation dans la gendarmerie mais une nette aggravation dans la police. L’écart entre les deux forces est au plus haut depuis que les données sont suivies (9 ans) (taux de mortalité par suicide 38,7 PN contre 23,1 GN (/100.000)).

Gendarmes-et-Policiers-victimes-du-suicide

GendXXI salue donc les politiques volontaristes déployées en la matière par la direction générale de la gendarmerie, dont le renforcement vient d’être décidé par le général Favier : (extrait) « Nous vivons dans une collectivité, très encadrée, où les situations de mal-être, mieux qu’ailleurs, doivent être perçues. C’est le sens des enquêtes de causalité que, dès aujourd’hui, j’ai décidé d’engager en complément du plan que nous avons mis en œuvre et qui conserve toute sa pertinence.

Même si en 2014, nous avons déploré moins d’actes auto-agressifs que les années précédentes, chaque acte reste un acte de trop! Je veux que ce sujet soit notre sujet collectif pour 2015. »

 GendXXI s’associe pleinement à cette démarche, notamment à la mise en place d’enquêtes de causalité, et exprime son soutien à tous ceux qui sont dans la peine et la souffrance à la suite de tels passages à l’acte.

GendXXI exprime également sa solidarité envers les policiers, en espérant que les mesures récemment décidées par le ministre de l’intérieur, permettent d’inverser la funeste tendance actuelle.


ÉTUDE SUICIDES GN PN GendXXI 2015

Un sujet douloureux

Le sujet est douloureux et les institutions concernées, à travers des politiques de prise en compte des risques psycho-sociaux tendent à mieux traiter, entre autres, cette problématique.

L’incompréhension, la douleur que suscite toujours ces actes autodestructeurs, même bien au-delà de l’entourage immédiat du militaire ou de l’agent ayant mis fin à ces jours, amène aussi – et c’est bien compréhensible – beaucoup de questions, de doutes et parfois de mise en cause de dysfonctionnements institutionnels.
Parallèlement, la nature même du fait, qui touche forcément aussi à la vie personnelle et familiale d’une femme ou d’un homme, et donne lieu à enquête judiciaire, fait obstacle à toute mise sur la place publique (secret de l’enquête mais aussi protection de la vie privée) « d’explications » suffisamment détaillées, même si elles sont connues – ce qui est loin d’être toujours le cas.
A défaut, les formules génériques lapidaires « d’un suicide qui ne serait pas en rapport avec le cadre professionnel » laissent le plus souvent perplexes ou sceptiques.

L’utilité d’une réflexion distanciée et comparative

Il vous est  proposé ici une réflexion « à froid » notamment à partir des données épidémiologiques pour  mieux comprendre l’ampleur globale du phénomène. Parce que parler « chiffres », sans oublier de qui l’on parle, permet aussi de ne pas se laisser submerger par l’affectif.

La population de la gendarmerie est (ainsi que celle de la police, dans une moindre mesure parce que plus féminisée), par construction, naturellement exposée, puisqu’elle est très majoritairement masculine… alors que le taux de mortalité par suicide des femmes est en France presque trois fois moindre que celui des hommes.

L’impact de l’âge, variable également très significative en matière de suicide, renforce également, par construction, la fréquence des suicides dans les forces de l’ordre. En effet les taux de suicides enregistrent un pic très net, en France dans la classe d’âge des 45-54 ans, tandis que la classe d’âge des 35-44 ans se situe déjà au dessus de la moyenne, et les effectifs des deux forces sont largement constitués de personnels se situant dans ces deux classes d’âge.

Par ailleurs, enfin, la mise à disposition quasi généralisée et permanente d’une arme à feu (l’arme de service), aggrave naturellement le risque de passage à l’acte. Pour mémoire les armes à feu sont le deuxième moyen utilisé par les hommes, en France, pour mettre fin à leurs jours (après la pendaison), mais ils sont le premier moyen utilisé par les gendarmes (près de 70% des cas).

Les données nationales françaises

En France le nombre de suicide annuel dépasse les 10 000.

En 2012 10 093 suicides (7 475 hommes et 2 618 femmes) soit un taux de suicide pour 100 000 de 15,8 (24,2 pour les hommes et 7,9 pour les femmes). Le taux de mortalité par suicide augmente avec l’âge. Son incidence pour 100 000 habitants est de 7,6 chez les 15-29 ans ; 19,3 pour les 30-49 ans ; 23,1 pour les 50-69 ans et 28,9 pour les 70 ans et plus. Données Organisation Mondiale de la Santé (OMS).

Le taux de mortalité par suicide dans les forces de l’ordre

Le taux de mortalité par suicide au sein de la GN et de la PN s’établit ainsi comparativement (données des bilans sociaux, tous personnels confondus, dans le périmètre du ministère de l’Intérieur, réservistes non compris).

Graphique-taux-suicide-FP-sans-moficationApparaît donc une forte surmortalité par suicide dans les forces de l’ordre, très différentiée cette année entre PN (taux de mortalité par suicide de 38,7/100.000) et GN (taux de mortalité par suicide de 23,1/100.000). Mais cette surmortalité est en partie trompeuse, parce que les forces de sécurité comptent en proportion bien moins de femmes que la population française et aucun enfant… or les taux de suicide sont bien plus faibles chez les femmes, et extrêmement faibles chez les plus jeunes.

La question qui se pose est donc de savoir, si la surmortalité des gendarmes et policiers est seulement liée au fait qu’ils sont plus souvent des hommes dans la force de l’âge…

Or, La différence est suffisamment significative, même si l’on prend en compte les facteurs structurels des populations concernées (sexe et âge). Pour ce faire, de manière la plus pédagogique possible, nous avons calculé, sur la base des données 2010 :
Un taux de mortalité par suicide approché, pour une population française composée par sexe et âge comme la gendarmerie ce qui amènerait un taux d’environ 24 pour 100.000.
Un taux de mortalité par suicide approché, pour une population française composée par sexe et âge comme la police ce qui amènerait un taux d’environ 22 pour 100.000.
Cette différence entre les deux forces résultant des divergences des pyramides des âges et particulièrement de la moindre féminisation de la gendarmerie.

Graphique-taux-suicide-FP-avec-moficationL’analyse de GendXXI

On constate donc bien que le taux de mortalité par suicide des gendarmes et policiers reste, presque chaque année, supérieur à une population générale française même si elle était composée exactement suivant la même répartition en âge et sexe que les effectifs des forces considérées. Ce qui tend à démontrer l’existence de facteurs de  passage à l’acte spécifiques.

GendXXI ne partage donc pas le discours traditionnel consistant à estimer que le taux de suicide en gendarmerie est similaire à celui observé dans la population nationale, à structure démographique équivalente.

Nous estimons ainsi que le taux de mortalité par suicide en gendarmerie est supérieur d’environ 15 % à celui de la population générale à structure démographique équivalente.
Pour autant, la gendarmerie a engagé ces toutes dernières années une politique très volontariste en mettant en place des structures et des procédures spécifiques : Le réseau d’écoute et de solidarité ainsi que les comités locaux de prévention, qui s’appuient sur des référents volontaires et des psychologues cliniciens affectés au niveau régional. Nous manquons de recul suffisant dans le temps, mais au vu des données 2013 et 2014, on peut déduire un effet bénéfique.

GendXXI salue donc l’action déterminée du directeur général de la gendarmerie et du directeur des personnels militaires en la matière et note avec satisfaction l’engagement du général Favier, sur son blog, le 2 février 2015, :

Par ailleurs, il m’est douloureux d’imaginer que certaines situations sensibles aient pu échapper à l’attention de l’encadrement et/ou des camarades des victimes. Personne ne doit rester seul. Il nous appartient, chacun à notre niveau, de faire vivre l’esprit de corps et la cohésion afin qu’ils se traduisent concrètement au quotidien. Etre à l’écoute de ses pairs ou de ses personnels est essentiel. Un changement de comportement, une épreuve personnelle vécue par un de nos camarades, doivent nous conduire à le soutenir ou au moins à aller vers lui. Nous vivons dans une collectivité, très encadrée, où les situations de mal-être, mieux qu’ailleurs, doivent être perçues. C’est le sens des enquêtes de causalité que, dès aujourd’hui, j’ai décidé d’engager en complément du plan que nous avons mis en œuvre et qui conserve toute sa pertinence.

Même si en 2014, nous avons déploré moins d’actes auto-agressifs que les années précédentes, chaque acte reste un acte de trop! Je veux que ce sujet soit notre sujet collectif pour 2015.

(Extrait – source : http://blogdudg.gendarmerie.fr/205/billets/fev-2015/combattre_ce_fleau )
Ce différentiel de taux de mortalité nous apparaît nettement plus marqué dans la police nationale, avec une surmortalité de plus de 25 %. également à structure démographique équivalente. Cette mortalité s’accroît ces toutes dernières années, le plan d’action pour la police récemment décidé par le ministre de l’intérieur ne peut pour l’heure être évalué.
Ces écarts par rapport à la moyenne sont importants du point de vue des professions (au vu des rares études consacrées au sujet) mais nullement uniques : la profession des agriculteurs a par exemple aussi approché pendant plusieurs années une surmortalité par suicide de près de 30 % (en raison de cause très différentes de celles pouvant affecter les forces de l’ordre).

L’année 2014 est celle du plus grand écart enregistré, depuis notre suivi comparé, entre les taux de mortalité par suicide dans la police nationale et la gendarmerie nationale : 38,7 PN par rapport à 23,1 GN (sur 100.000)

Pour conclure :

Pour conclure, reconnaissons donc l’existence bien réelle d’un risque suicidaire supplémentaire pour les gendarmes et les policiers. La simple disposition généralisée d’une arme à feu, inhérente au métier, participe évidemment à la relative facilité d’un passage à l’acte immédiat en cas de survenance d’une crise suicidaire.

Mais, d’une certaine manière, au vu des événements dramatiques qu’ils constatent, des confrontations opérationnelles qu’ils gèrent, du stress inhérent à toute activité « réactive », sans compter celui qui peut être produit en interne, on peut aussi  supposer l’existence de facteurs de résistance chez ces professionnels. On notera, peut-être, que l’intégration propre à la vie en caserne dans la communauté gendarmique participe, par exemple, de l’explication du différentiel existant entre le risque suicidaire des policiers et des gendarmes.

Au-delà, la clef du succès dans la prévention des suicides est dans la vigilance :

  • personnelle, pour déceler individuellement chez tel ou tel camarade, des signes de mal être qui s’accumulent, dont par exemple un isolement social et affectif, et créer / renforcer / recréer du lien avec lui ;
  • institutionnelle, à travers la mis en place et le bon fonctionnement des politiques / structures de prévention et le suivi attentif et transparent d’indicateurs sur les suicides et les tentatives de suicides.

Les sources et références :

Centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès (CépiDC) de l’Inserm : http://www.cepidc.inserm.fr/site4/

Institut national de recherche et de sécurité :
http://www.inrs.fr/accueil/risques/psychosociaux/suicide.html

Observatoire national du suicide – 1er rapport. Bilans sociaux du ministère de L’intérieur / police nationale / gendarmerie nationale

SSA, Ecole du Val de grâce – « Conduites auto-agressives dans les armées: tentatives de suicides et suicides. Résultats de la surveillance épidémiologique » (études pluriannuelles),

Suicide et activité professionnelle en France : premières exploitations de données disponibles, Institut de veille sanitaire, 2010

Prévention du suicide : l’état d’urgence mondial, Organisation mondiale de la santé, 2014